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Scripto. Histoire du graphisme avant la modernité

Ch.1. La sédentarisation (partie 2)

abstract

Graphic artists, graphic designers and typographers seem to have emerged alongside the ever-complex notion of modernity, or at least alongside the movement towards a more self-aware industrialisation. This is the view of Robin Kinross, historian of typography and great defender of modernity, who places the beginnings of modern typography in the 17th century. But does this mean that we cannot talk about “graphism” before the establishment of this modernity and the practice of graphic designers and typographers designated as such? This is the untimely question that Thierry Chancogne, teacher and graphic design theorist, seeks to address by attempting to identify the moments of rupture in the long history of this discipline before it was even recognised as such. With Sedentarisation — the fourth episode in this series —, an initial account of the emergence of writing in the strict sense, it is noted that this invention took place in the Near or Middle East, in Mesoamerica or in Southwest Asia, at the same time as, or as a consequence of, what prehistorians have called the Neolithic period, i.e. the age of sedentarisation of certain former hunter-gatherers who established themselves as agro-pastoralists, but above all as urban dwellers.

Le temple

L’archéologue Jan Assmann a pu, dans La mémoire culturelle. Écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques, souligner la proximité du temple et du livre1. Une inscription hiéroglyphe du temple d’Edfou dit que Ptolémée l’a fait construire selon le « grand plan du livre [papyrus] descendu du ciel au nord de Memphis2 ». Un texte des cryptes du temple d’Hathor à Denderah affirme que ses décorations ont été trouvées « en écritures anciennes, écrites sur peau de chèvre, au temps des serviteurs d’Horus3 ». Notamment, Assmann a distingué « quatre aspects par lesquels [au moins dans l’ancienne Égypte] le temple se ramène à une littérature sacrée ». Temple et livre sont des constructions. Ils servent tous deux de support pour l’écrit, notamment pour prescrire les éléments cultuels et la morale des us et coutumes d’obédience divine. Le temple contient le ou les livres sacrés. Temple et livre sont des monuments, des lieux et institutions de la mémoire historique et culturelle.

De toute évidence on a copié dans la pierre, pour décorer les parois [du temple égyptien tardif], une bonne part des livres conservés dans la bibliothèque du temple4.
Jan Assmann

L’archéologue Klaus Schmidt5 reprend l’historien Lewis Mumford6 pour se demander, notamment à partir de l’incroyable site néolithique pré-céramique de Göbekli Tepe7, si le temple, c’est-à-dire l’architecture monumentale non destinée à l’habitat – et en un sens, la manifeste écriture de mémoire du monde –, n’a pas précédé, voire amené l’agriculture et l’urbanisation. Comme si, à un moment pas forcément durable, pas forcément sans retour, sans dévoiement, assez de personnes, assez liées et animées par un même projet, voulaient laisser une marque assez définitive qui change l’ordre des relations sociales.

Mais qu’est-ce que ça voulait dire de réunir tant de gens quelque part, de les organiser et de concentrer toutes leurs forces pendant une longue période pour accomplir un travail, pour atteindre un but ? Cela impliquait entre autres un problème d’approvisionnement, puisque ces gens ne pouvaient plus s’adonner à leur activité cynégétique habituelle [la chasse] […] « l’invention » de l’agriculture ne fut-elle pas un épiphénomène lié à ces grands rassemblements de chasseurs et aux chantiers mis en œuvre à cette occasion ? N’assistons-nous pas, à Göbekli Tepe, aux débuts du partage du travail dans la société ? Ne pouvons-nous apercevoir […] l’ombre des tailleurs de pierre, des maçons, ouvriers, cueilleurs, chasseurs et même de ces fonctionnaires qui devaient se préoccuper de l’exploitation intensive du gibier et bientôt très concrètement aussi de l’agriculture afin de satisfaire aux impératifs de l’approvisionnement pour ce grand ouvrage collectif ? 8
Klaus Schmidt

Ce passage si déterminant dans nos imaginaires9, et que beaucoup voient comme le premier pas vers notre temps inquiétant de l’anthropo-capitalo-cène10, tient peut-être à cette volonté d’affirmer notre individualité, notre exception, en nous séparant de notre matière, de notre corps, de notre terre et de sa dynamique grouillante, de notre réalité naturelle partagée. En tous cas en refusant la symbiose entretenue pendant des millénaires avec le vivant et sa promesse de mort qui nous constitue pourtant physiologiquement. Tout d’un coup, la figure humaine apparaît puis domine ses représentations en même temps que l’espace naturel est soumis à l’écriture voulue exclusive du genre homo, pour beaucoup masculin, surplombant, conquérant, possédant, destructeur.

On peut revenir ici aux relations qu’entretiennent le paysage et l’écriture, dans tous les sens qu’on voudra, peut-être bien avant la paroi en tant que surface de projection frontale. On a évoqué dans le mouvement11 précédent les chemins de parole et la façon dont le paysage était constitué, chez les Aborigènes d’Australie, d’un ensemble de traces, c’est-à-dire de récits, de textes du temps du rêve12. Donald Francis McKenzie évoque les signatures des dignitaires maoris néo-zélandais du traité de Waitangi qui les dépossède en 1840 de leurs terres et de leur culture, en faisant de cet archétype de l’écriture occidentale un « symbole même de la trahison » Fig. 1. Les « figures complexes » de ces signatures sont possiblement, selon lui, « des représentations d’éléments naturels, présents dans la terre de la tribu du signataire », d’éventuelles « petites cartes », des « textes territoriaux » situés entre le « verbal et le non-verbal » qui « en vien[nen]t à faire l’homme lui-même13 ». Il y a parallèlement sans doute un lien secret entre la discrétion des écritures rupestres des pétroglyphes comanches pratiquement invisibles a priori, et la réputation de ce peuple nomade de pouvoir disparaître d’un site de l’Amérique du Nord sans y laisser la moindre trace – au grand dam des archéologues14.

Nous avons des temples en pierre qui sont définitivement marqués dans le paysage [sur le site de Göbekli Tepe]. Mais nous sommes toujours dans une situation mésolithique de peuples sédentaires, mais prédateurs, ce qui est un peu un paradoxe. Il y a d’abord une sédentarisation du temple au sens étymologique, templum, de découpe d’un espace sacré, soit dans l’espace sauvage, soit dans l’espace domestique. Le temple est délimité de manière perpétuelle. On a donc affaire à une tentative d’emprise sur l’espace et sur le temps.15
Marcel Otte

Les aménagements les plus marquants du paysage du deuxième millénaire [avant notre ère] ce sont les parcellaires. Les élites vont creuser des fossés très profonds, 1 m 80, 2 m de profondeur, qui couvrent plusieurs hectares. […] Ça ne sert à rien de creuser aussi profondément, mais si on le voit selon un angle social, ça peut être une marque d’appropriation de l’espace. Les élites qui se mettent en place à ce moment-là vont creuser profondément pour scarifier le sol16
Cyril Marcigny

La géométrie

Avec le taureau-bœuf abordé dans la première partie de cet épisode17, plus ou moins humain, en tout cas humanisé par sa mise à résidence dans la construction et le projet humains, on est dans le grand récit de l’alphabétisation et d’une certaine origine de la géométrie. Il y a peut-être en effet quelque chose de l’expression de la rationalité spécifiquement humaine dans ces constructions graphiques très réglées et économes des premières expressions « humaines » connues. Le tremblement d’un mouvement en quête de maîtrise qui se stabilise en zigzag régulier sur un coquillage marqué dans la nuit des temps par notre cousin germain « homo erectus » Fig. 2. Le « quadrillage » d’un sol gravé par notre frère néandertalien Fig.3. L’entaille à géométrie périodique d’un bloc d’ocre par un très ancien sapiens18 Fig. 4 ou ces figures articulées ou « couplées », ces « blasons », ces « signes réticulés », ces « lignes ponctuées », qui accompagnent massivement les signes plus évidemment figuratifs des grottes ornées de l’homme dit « moderne » ou « savant » – resté le dernier et unique représentant du genre homo Fig. 5.

Ces grilles, ces trames, ces oves, ces triangles, ces losanges, André Leroi-Gourhan leur dénie une fonction descriptive ou symbolique spécifique. Ce ne sont pas, malgré la terminologie qu’il est obligé d’utiliser, des « peignes », des « plumes », des « rameaux », des « bâtonnets », des « claviformes » – signes en forme de massue –, des « tectiformes » – signes rappelant la forme d’un toit –, des « aviformes » – signes ayant la forme d’un oiseau. Selon l’éminent préhistorien scrupuleux, ces figures relèvent de la représentation globalement prude et parfois couplée de l’opposition sexuée générale de signes « larges » et de signes « étroits » peut-être centrale au régime du vivant – du moins du point de vue d’un mammifère humain. Mais pas plus que le vocabulaire figuratif, Leroi-Gourhan ne peut éviter la terminologie de l’emblématique et de la graphie symbolique. Certains signes féminins couplés ou pas sont des « scutiformes » : des signes en forme d’écusson, d’écu, de bouclier19 Fig. 6 et Fig. 7.

Certains de ses collègues récents peut-être trop aventureux, comme la jeune anthropologue Genevieve von Petzinger, parlent aussi de « signes géométriques », voire d’un répertoire réduit de signes « abstraits » stables et récurrents constituant une forme de système de communication graphique du Paléolithique20. Sans souscrire – faute de compétence – à la généralité de ce système, nous noterons que ces tracés éminemment volontaires et signifiants d’un sens sans doute en partie perdu à jamais, relèvent bien chez les chasseurs-collecteurs du Paléolithique plus ou moins ancien d’une forme de géométrie ou de géographie. C’est-à-dire déjà, peut-être pas tout à fait d’un métron21, d’une mesure, mais au moins d’un effort d’articulation et de signification du monde : de la volonté non seulement de le décrire en épousant certaines de ses figures les plus saillantes – à l’époque visiblement une série assez restreinte de grands animaux – mais aussi de l’écrire ou plutôt de l’inscrire dans sa matière même, de le façonner, de l’initier, de l’exciser, de le scarifier.

Il faudra peut-être un peu attendre notre nouveau temps des champs cultivés et des villages construits pour pouvoir parler de topographie, de cadastre et d’héraldique, soit d’un nouvel imaginaire, d’une nouvelle formulation scripturale peut-être plus déployée, plus consciente ou plus précipitée, plus sédimentée, de l’ordre des choses. L’écriture participera alors de cette imagination géométrique urbaine et agraire qui s’exprimera par exemple dans l’écriture grecque boustrophédon Fig. 8 , de βοῦς (boũs : bœuf) et στροφή (strophế : tourner). Forme d’inscription grecque archaïque qui épouse d’une ligne à l’autre le sens alternatif du labour du champ cultivé par l’araire tractée par le bœuf et fait, peut-être, que le texte est capable de se retourner poétiquement et réflexivement sur lui-même en dehors de la forme en volute du volumen ou de la contrainte des bien nommés « strophe » et « vers22 ».

Un des coquillages [Pseudodon], le spécimen DUB1006-fL, présente une formule géométrique de sillons dans la partie centrale de la valve gauche. La formule consiste, de la partie postérieure à la partie antérieure, en une ligne en zigzag avec trois virages acérés produisant une forme de M, un ensemble de lignes parallèles plus superficielles, et un zigzag à deux virages produisant une forme de N en miroir23
Josephine Joordens et al.

Couvrant une aire d’à peu près 300 cm2, [le signe néandertalien] consiste en huit lignes profondément gravées formant un quadrillage incomplet formé par l’intersection oblique de deux groupes de trois et de deux courtes et fines lignes24
Joaquín Rodríguez-Vidal et al.

[…] les signes scutiformes ne sont ni des pièges ni des habitations, ni des blasons, mais la figuration hautement symbolique d’un symbole femelle […]. Les claviformes n’ont pas une signification moins nette. Ils ont été comparés à des armes, en particulier à des boomerangs. Leur caractère féminin serait suffisamment démontré par les associations dans les œuvres pariétales25
André Leroi-Gourhan

 Je ne sais pas s’il s’agit bien d’un oiseau, donc j’utilise le terme « aviforme » ; je ne suis pas certain d’identifier un poisson, donc j’écris “pisciforme”26.
 Jean-Loïc Le Quellec

 Le développement de l’agriculture et la sédentarisation qui l’accompagne va faire disparaître cette page de chasseur vibrante du mystère des grands mondes, cette page qui résonne de forces obscures et dangereuses [la paroi accidentée de la grotte éclairée par les torches]. L’espace se rationalise, les champs se creusent de sillons réguliers. La « nouvelle » page […] emprunte au monde agricole son étymologie : “page” vient de pagus, bourg planté en bordure de sillons. […] Significativement, « pagina », qui désigne primitivement les colonnes d’écriture étagées dans la page à l’instar des rangées de vignes dans la treille, finit par renvoyer à la surface écrite : la page est un espace entièrement dédié à la mise en scène du texte27.
Anne Zali

Le bœuf dans la maison

On a déjà vu avec Jacques Derrida que l’écriture, y compris dans son sens peut-être restreint d’inscription matérielle, a très bien pu précéder l’écriture orale28. Combien de fois l’écrit-inscrit est-il apparu et a-t-il disparu dans ces temps immenses dont on ne sait que si peu de choses ? Y a-t-il des linéaments, des circulations potentiellement à double sens ou en courant alternatif, qui lient les anciennes graphies plus ou moins nomades aux nouvelles écritures sédentaires ?

Pour l’historien Jean-Jacques Glassner, le mot écriture possède un sens strict qui ne s’invente que définitivement et décisivement, éventuellement sur le temps relatif de deux générations, mais toujours comme « un instrument culturel touchant à tout […] structuré par la langue et par la grammaire29 ».

Les archéologues Véronique Schiltz30 et Henri-Paul Francfort31 notent pourtant d’étranges phénomènes de passage de l’écriture chez les peuples scythes des steppes qui, en retournant à l’agro-pastoralisme nomade après une sédentarisation agricole, se sont mis à pratiquer sur des supports périssables – les vêtements, le bois, leur propre peau Fig. 9 –, des systèmes de signes animaliers non narratifs proches de systèmes d’écriture dont certains signes correspondent trait pour trait aux logo-phonogrammes32 de la culture géographiquement contiguë et contemporaine de la Chine des Chang.

De son côté, c’est à nouveau en Crète et avec l’époque géométrique du néo-palatial33 — c’est-à-dire de la construction manifeste des hiérarchies urbaines –, que l’archéologue Silvia Ferrara34 défend l’idée d’un possible passage progressif des signes normalisés de sceaux Fig. 10 pris entre décor et figuration à l’amorce d’une écriture phonétique. Et ce, sans lien trop décisif avec les systèmes déjà existants de la proche Égypte ou de la lointaine Mésopotamie au sujet de laquelle l’historienne de l’art Holly Pittman35 a pu conduire des remarques analogues.

[l’art scythe] partage somme toute le même patrimoine religieux avec tout l’ensemble du monde indo-européen, indo-iranien, mais dans un stade extrêmement archaïque et qui s’est différencié de ce monde parce que ses auteurs sont passés au nomadisme. C’est-à-dire qu’ils ont, en abandonnant les villages, en abandonnant la sédentarité, en abandonnant l’agriculture, abandonné aussi toute la symbolique agraire sur laquelle toute notre culture, maintenant encore, repose […] Dans le monde des nomades, tout s’est transposé, tout est venu habiter le monde animal […] L’art des steppes est un système de signes […] une sorte de langue dans laquelle les animaux sont le vocabulaire, leur agencement la syntaxe. Qu’il y ait un langage animalier des steppes qui veuille dire quelque chose c’est certain […] Que tout ce système d’images se substitue à l’écriture, j’en suis persuadée […] À l’autre bout de la steppe du côté de l’Est, il y a une chose de tout à fait passionnante c’est qu’on se rend compte de plus en plus qu’un certain nombre d’images d’époque scythe, et notamment tout ce qu’on trouve dans l’art rupestre […] gravé sur les rochers, quelques fois est étonnamment proche de certains pictogrammes et idéogrammes de la Chine contemporaine des Scythes36
Véronique Schiltz

 S’il est vrai que la formule gravée sur les faces d’un sceau peut jusqu’à un certain point être déconstruite, il devient alors envisageable d’y identifier des déterminatifs et des logogrammes. […] Si tout cela est correct, la trajectoire crétoise vers l’écriture ne serait pas très différente de celles mésopotamienne ou égyptienne. Un système d’écriture n’a pas à représenter la gamme sémantique entière du langage parlé, en particulier dans les phases précoces […]. La transcription de formules très formalisées sur des sceaux correspondrait ainsi à une transition cruciale : celle d’une proto-écriture puisant dans un réservoir de glyphes vers une écriture complète dont la coalescence se réalise avec sa transposition standardisée sur des supports en argile37
Silvia Ferrara

 Cela fait longtemps que l’on a remarqué que l’un des éléments qui accompagne le visage de l’« État » est cette sorte de représentation [les représentations lisibles, standardisées, arrangées en suites visuelles des sceaux, des vaisselles, des héraldiques d’outils ou de produits commerciaux]. Au moins dans la grande Mésopotamie, apparaît la représentation des événements et des relations les plus détaillés et différenciés qui soient. L’écriture et les systèmes symboliques de narration visuelle ont été inventés dans le même creuset. Tous deux sont des externalisations et des concrétisations de l’information en même temps que des outils de contrôle social38.
 Holly Pittman

Il est en tous cas frappant de retrouver la formule en majesté « cheval-boviné39 », si caractéristique des grandes compositions presque exclusivement animales du bestiaire pariétal paléolithique40, peut-être dégradée, en tout cas reconfigurée dans le bœuf et l’âne du décor de l’intérieur agraire chaleureux du triomphe humain des granges ou des étables de la Nativité chrétienne. C’est que, comme le souligne le philosophe Marc-Alain Ouaknin41, avec la domestication, c’est-à-dire avec la domus – soit une construction spécifiquement humaine – le bœuf est littéralement entré dans la maison, comme en témoignent aussi les peintures et les bucranes42 des intérieurs de Çatal Höyük Fig. 11. Autrement dit, en langue sémitique qui est déjà la langue d’Europe43, l’aleph s’est intimement lié au bèt Fig. 12. Au moins depuis le Minotaure et l’écriture articulée d’un espace technique d’humanisation du vivant, on peut défier plus ou moins légèrement la puissance animale humiliée dans toutes les tauromachies méditerranéennes. On invente, semble-t-il conjointement, ou conséquemment44, la nouvelle puissance de l’alphabet, en tant qu’aboutissement occidental plutôt tardif de l’autonomisation émancipatrice des articulations et des transmissions culturelles de l’écriture, en même temps que la tentation de leur réduction aux hiérarchies autoritaires de la mythologie patriarcale.

Avec l’apparition manifeste de l’écriture au sens strict, l’écrit devient le signe manifeste de la généalogie, de la médiation et de la diffusion. Les textes ne cessent de transmettre et de se transmettre, de produire et de se reproduire, de se reprendre, de s’interpréter, de se traduire, de se copier. Ils matérialisent les diffusions de l’oralité souvent ressenties étrangement comme moins tangibles. Peut-être simplement parce que moins visibles à moins de lire sur les lèvres. Les écritures ne cessent de procéder par dépôt, par sédimentation, par dissémination, par enchaînements et précipitation. L’intelligence que réalisent l’écrit comme le verbe travaille alors peut-être plus sensiblement entre les logiques, entre les lectures, entre les écrits et leurs divers instruments.

Les deux lettres « aleph » [bœuf] et « bèt » [maison] associées écrivent un mot qui, en cananéen / phénicien et dans toutes les langues qui appartiennent à la famille des langues sémitiques du Nord-Ouest, signifie « père » ! Ainsi, chaque fois que nous disons « alphabet », nous disons « père », et à chaque fois que nous disons « père », nous disons « alphabet » ! 45
Marc-Alain Ouaknin

 L’hébreu tel qu’il est écrit dans la Bible, est purement consonantique, c’est-à-dire qu’il n’a pas de voyelle. C’est le lecteur qui met les voyelles. Sur le même squelette consonantique, vous pouvez avoir des voyelles différentes avec des mots et des sens complètement différents. Par exemple si je prends les trois consonnes zaïn ױ, kaf ךּ, rèch רּ, je peux le lire zecher ou zachar. Si je lis zecher ça veut dire le “souvenir”. Si je lis zachar ça veut dire « le masculin ». […] Puisque c’est le même squelette consonantique qui, par des vocalisations différentes, donne des sens différents, quelle relation y a-t-il entre ces sens ? […] Est-ce qu’il y aurait une relation entre oubli et féminin ? Et on s’aperçoit qu’en hébreu, le mot « féminin » est exactement le même mot que le mot « oubli »46
Marc-Alain Ouaknin

Ce qui est remarquable c’est que dès l’époque de la génération qui invente l’écriture, les inventeurs eux-mêmes se sont mis à écrire des textes scolaires. Ils ont immédiatement compris que leur travail allait disparaître avec eux s’ils ne l’enseignaient pas à des jeunes ou à d’autres47.
Jean-Jacques Glassner

 Quand on regarde un petit peu ce que c’est qu’un algorithme, c’est essentiellement des règles d’écriture et de réécriture. Une machine universelle c’est ça : c’est une machine à réécrire. […] C’est une machine qui réécrit des règles, qui réécrit des caractères48
Jean Lassègue

— Papa, j’ai pensé à un secret surprise. Faites un bruit
— n’importe lequel.
— Ah ! fit Tegumaï. Cela ira-t-il pour commencer ?
— Oui, dit Taffy. Vous avez l’air d’une carpe, la bouche ouverte. Répétez-le, je vous en prie.
— Ah ! Ah ! Ah ! dit son père. Tâchez d’être polie, ma fille.
— Je n’ai pas envie d’être impolie, sûr de vrai, dit Taffy. C’est pour mon secret surprise. Dites ah, je vous en prie, Papa, et gardez la bouche ouverte, et prêtez-moi cette dent. Je vais dessiner une bouche de carpe grande ouverte.
— Pour quoi faire ? dit son papa.
— Vous ne voyez pas ? dit Taffy, en se mettant à graver sur l’écorce. Ce sera notre petit secret surprise. Quand je dessinerai une carpe avec la bouche ouverte, sur la suie, au fond de notre grotte – si cela ne fait rien à Maman –, cela vous rappellera ce bruit de “ah”. Alors nous pourrons jouer au jeu que c’est moi qui vous saute dessus la nuit et qui vous fait peur avec ce bruit comme j’ai fait près du marais-aux-castors, l’hiver dernier. — Vraiment ? dit son papa sur le ton des grandes personnes quand elles écoutent pour de bon. Continue, Taffy.
— Oh ! flûte, dit-elle. Je ne peux pas dessiner une carpe tout entière, mais je peux dessiner quelque chose qui ressemble à une bouche de carpe. Vous savez bien, quand elles se tiennent debout sur la tête en train de fouiller dans la vase ? Eh bien voici une carpe ou tout comme (on peut se figurer que le reste est dessiné). Tenez, voici sa bouche, et cela veut dire ah. Et elle dessina ceci. (1) A (une bouche de carpe tête en bas)
— Ce n’est pas mal, dit Tegumaï, et il se mit aussi à gratter sur son écorce de bouleau. Mais tu as oublié le barbillon qui lui pend en travers de sa bouche.
— Mais je ne sais pas dessiner, papa.
— Tu n’as pas besoin de dessiner autre chose que l’ouverture de sa bouche et le barbillon en travers. Nous saurons alors que c’est une carpe, puisque ni les perches ni les truites n’ont d’antennes. Regarde, Taffy. Et il dessina ceci. (2) A (une bouche de carpe, tête en bas, avec un petit barbillon en travers)
— Maintenant je vais le copier, dit Taffy. Comprendrez-vous ça lorsque vous le verrez ? Et elle dessina ceci.(3) A
— Parfaitement, dit son papa. Et je serai aussi surpris, n’importe où je le verrai, que si tu sautais de derrière un arbre en criant « ah ! »49
Rudyard Kipling

Le bœuf qui est l’ancien symbole de la puissance naturelle et le nouvel emblème de la civilisation agraire est aussi simplement un ruminant. Le symbole d’une certaine appréhension par retour, par reprise, par imprégnation, par compagnonnage, dans laquelle Friedrich Nietzsche comme Gilles Deleuze voient la caractéristique de la fréquentation, de la circulation et de la digestion, sinon des textes et de la littérature, au moins des nutriments intellectuels en grande partie transmis scripturalement depuis l’âge de l’inscrit.

Ce que je cherche ici ? répondit-il : la même chose que toi, trouble-fête ! c’est-à-dire le bonheur sur la terre. C’est pourquoi je voudrais apprendre de ces vaches. Car, sache-le bien, voilà une demie matinée que je leur parle déjà, et elles allaient me répondre. Pourquoi donc les troubles-tu ? Si nous ne retournons en arrière et ne devenons comme les vaches, nous ne pouvons pas entrer dans le royaume des cieux. Car il y a une chose que nous devrions apprendre d’elles : c’est de ruminer. Et, en vérité, que servirait-il que l’homme gagnât le monde tout entier, s’il n’apprenait pas une chose, s’il n’apprenait pas à ruminer ! Il ne perdrait pas sa grande affliction, — sa grande affliction qui s’appelle aujourd’hui dégoût. Et qui n’a pas aujourd’hui le cœur, la bouche et les yeux pleins de dégoût ? Toi aussi ! Toi aussi ! Mais regarde donc ces vaches ! 50 
Friedrich Nietzsche

Je voudrais faire de la philosophie à la manière des vaches. De la rumination. Mais des exercices de rumination, ce n’est pas du yoga. Il n’y a qu’un auteur qui a su faire de la rumination, et il était grand parmi les grands, c’est Nietzsche. C’est pour ça que Nietzsche avait comme animal sacré la vache. Il disait que les vaches étaient les vaches du ciel, or la rumination, pour lui ça consistait à lancer un aphorisme et à le lire deux fois. Moi ce n’est pas au niveau d’aphorisme, parce que ce n’est pas mon truc l’aphorisme, c’est la nécessité de ruminer quelque chose. Pourquoi je dis ça ? C’est nécessaire pour ma clarté à moi. Je veux complètement, mais vraiment me répéter, et reprendre en me répétant51
Gilles Deleuze

Bibliographie

Ouvrages

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Chapitre ou article d’un livre ou d’une revue

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Autres

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